Les Yeux Rouges de Dominique Féret
Mise en scène Julien Bouffier
L'Humanité
/ Octobre 07
Lip,
côté femmes en plan serrés
Partant
d’interviews d’anciennes ouvrières de Lip, la pièce
écrite par Dominique Féret, les Yeux rouges, court du
sens au sensible.
Rénovée de frais, la Grande Halle est rouverte aux Rencontres
de La Villette qui métissent danse hip-hop, concerts, chantiers
et théâtre. Nous avons assisté à la pièce
les Yeux rouges, écrite par Dominique Féret et mise
en scène par Julien Bouffier. L’auteur a écouté
et réactivé la mémoire de trois anciennes ouvrières
de Lip, fameux fabricant de montres à Besançon. Dès
1973, ces femmes furent actrices du mouvement qui agita l’usine.
Un conflit très long, hautement symbolique, qui s’ébranle
lorsque des syndicalistes tombent sur des documents révélant
qu’un conglomérat d’horlogers suisses va devenir
majoritaire dans le capital de l’entreprise, exsangue. De là
le projet de laisser sans emploi 480 personnes… Aussitôt,
les syndicats alertent les salariés et les médias. Tout
s’embrase alors : des administrateurs sont pris en otages, les
ouvriers se saisissent des montres et occupent l’usine…
La lutte des « Lip » connaîtra des déchirements,
l’hostilité, à Besançon et ailleurs, mais
aussi d’intenses mouvements de solidarité par-delà
l’Hexagone. Fin janvier 1974, après trois cents jours
de lutte, le plan de relance Neuschwander prévoit la réembauche
de 850 ouvriers. Mais déjà un second mouvement voit
le jour en 1976…
Une extrême pudeur imprègne le travail de Julien Bouffier.
On craint à tort qu’elle ne glisse vers l’atonie,
cela avant d’être happée par un dispositif scénique
qui, par le son, la vidéo et les corps, permet « un aller
et retour permanent entre le sens et le sensible ». Un drap
nous fait face. Au sol, il est jonché de dessins de visages
féminins en noir et blanc. Il ne pourrait rester que cela,
des Lip, des images témoins, sur papier, des visages. Mais
voilà des voix, des corps couchés, qui parfois se dressent
à ces récits individuels en voix off, les leurs, reprises
en direct par ces femmes racontant un conflit qui les a prises de
court, elles, les plus vulnérables, de qui l’on voulait
la flexibilité. Une danseuse les rejoindra ; elle les écoute,
les ausculte en une approche aussi sensuelle qu’empathique.
Ces femmes sont fières d’avoir été des
Lip. Elles disent le choc de la nouvelle des licenciements, Paris
vu pour la première fois aux manifs, les montres vendues à
la barbe des RG, et ces brèves incursions dans l’atmosphère,
si différente, du militantisme intellectuel… Et d’autres
tremblements spécifiques à chaque vie, avalée
par le tout ou rien de la grève dans laquelle plus d’une
plongea. À raison : toutes, ou presque, soulignent que ce mouvement
leur a fait prendre conscience en tant que salariée, mais aussi,
pour la première fois, en tant que personne. Un étonnement
encore à vif sous-tend ces présences, dont les gestes
palpitent et dont l’excitation des traits filmés à
vue s’anime en gros grain, en deux tons à la verticale
du drap. Il n’est pas rare que ce qui advient sur l’écran
ou en voix off apparaisse plus vivant que ce
qui émane directement des bouches. D’ailleurs les actrices
n’incarnent pas leur texte, elles transmettent des témoignages
qui se réfléchissent en nous, qui touchons la peau.
C’était du 24 au 28 octobre à la Grande Halle
de La Villette, Paris 19e, dans le cadre des Rencontres de La Villette,
qui se tiennent jusqu’au 4 novembre 2007.
Aude Brédy