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| Les Vivants et les Morts L’HUMANITE
LES
LETTRES françaises La
classe ouvrière n’existe plus, paraît-il. La lutte
des classes, faute de combattants, non plus. Nous voici donc tous
engagés, dans le même élan, sur la glorieuse voie
du paradis libéral. Sans doute est-ce un peu trop beau pour
être vrai. Des livres, des spectacles, des films ont d’ailleurs
le mauvais goût de nous rappeler régulièrement
qu’il n’en est rien. Parmi ces oeuvres, le roman de Gérard
Mordillat paru en 2004, les Vivants et les Morts, occupe par sa haute
qualité une place de choix. Il y est question de la fermeture
- du « bradage » - d’une usine de fibre plastique
dans une petite ville de notre beau pays. Rien que de très
banal, que de très courant, aussi hélas, me direz-vous.
Sauf que le roman de Mordillat, une admirable polyphonie, brasse avec
bonheur les vies des travailleurs de l’usine, en de très
courtes séquences syncopées, mêle le quotidien
de ces hommes et de ces femmes au politique, démonte avec clarté
les mécanismes menant à l’inéluctable fermeture
de l’usine, met au jour les petites magouilles des uns et des
autres, mêle l’intime à l’universel. C’est
un livre de chair et de sang écrit au présent de l’indicatif,
qui nous embarque corps et âme dans son histoire sans que nous
puissions nous en extraire, sans que nous en ayons d’ailleurs
la moindre envie, car il est bien question de la vie, de la nôtre
peut-être aussi, avec ses bonheurs et ses peines, ses petitesses
et ses grandeurs dans leurs subtils entremêlements. C’est
dans cette langue que le jeune, mais déjà apprécié,
metteur en scène Julien Bouffier et son équipe Adesso
e sempre, actuellement en début de résidence au CDN
des Treize Vents à Montpellier, mordent à pleines dents.
Associés avec le CDN (Jean-Claude Fall, le directeur, fait
partie avec Fanny Rudelle et Christel Touret de la distribution),
Bouffier et ses camarades se sont lancés à corps perdus
dans l’aventure de l’adaptation du roman de Mordillat
à la scène. Une gageure relevée avec un aplomb
- l’inconscience de la jeunesse ? -, une fougue extraordinaire.
Comment, en effet, rendre compte sur un plateau de théâtre
des 800 pages du roman sans les trahir ? Comment éviter le
piège de la redondance, de la simple et plate illustration
? Certes le livre de Mordillat contient nombre de dialogues eux aussi
percutants, sauf que l’on sait pertinemment que cela ne fait
pas forcément de bonnes répliques de théâtre…,
mais surtout comment trouver l’équivalent scénique
d’une parole et d’une forme romanesques ? Réponses
ou plutôt propositions de réponses sur le plateau. En
effet, à l’instar de Jacques Delcuvellerie qui, pour
parler du génocide au Rwanda (Rwanda 94) - comment en parler
? - avait, en cinq séquences, avancé cinq propositions
théâtrales (du simple témoignage d’une rescapée
du génocide à un oratorio, en passant par une simple
conférence), Julien Bouffier nous soumet plusieurs formes spectaculaires
pour nous ouvrir au roman de Gérard Mordillat. De l’utilisation
très particulière et fort pertinente (c’est au
théâtre assez rare pour être noté) de l’image
vidéo à la proposition musicale - le groupe Absinthe
(Provisoire) est présent sur scène -, en passant par
des épisodes chorégraphiés ou tout simplement
joués de manière « traditionnelle », Julien
Bouffier et ses camarades récitent toutes les gammes théâtrales
en les mixant habilement. Ils parviennent dès lors durant les
quatre premières heures du spectacle (quatre autres sont prévues
dès la fin mars à Cavaillon, les huit heures seront
ensuite proposées au Théâtre des Treize Vents
la saison prochaine) à saisir dans les mailles de leurs filets
la substantifique moelle du roman de Mordillat. Un roman et un spectacle
« romanesques » à souhait (pourquoi s’en
priverait-on ?) et qui vous tiennent à la gorge. On remarquera
à ce propos le fort retour du romanesque au théâtre,
de l’intime étroitement lié aux grandes et troubles
affaires du monde : il ne faut pas chercher ailleurs l’immense
succès d’un Wajdi Mouawad, notamment auprès des
jeunes générations. Bouffier est engagé sur cette
voie. Il y ajoute toutes les technologies modernes (aussi bien pour
ce qui concerne le son que l’image ; Julien Bouffier est marqué
par le cinéma - Gérard Mordillat, lui, est également
réalisateur et son livre nous le rappelle à maints égards)
et s’engage de manière plus ostentatoire sur le politique
; n’a-t-il pas, juste avant les Vivants et les Morts, dernier
volet d’un triptyque sur le monde du travail, remis à
l’honneur les Yeux rouges de Dominique Féret qui évoque
l’affaire Lip ? |
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